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Aréthuse

Imaginer, inventer, créer.
Aréthuse Posted on 23 juin 2021Laissez un message
Imaginer, inventer, créer.

Aréthuse (V, 572-641)

Maintenant qu’elle a retrouvé sa fille, la déesse, satisfaite et tranquille, veut savoir, ô belle Aréthuse, pourquoi tu quittas l’Élide, pourquoi tu devins une source sacrée.

La Naïade élève sa tête au-dessus de ses ondes, et ses ondes se taisent à son aspect. Elle presse sous ses doigts son humide chevelure, et d’Alphée raconte ainsi les anciennes amours : “Je fus une des Nymphes de l’Achaïe. Nulle ne fut plus habile à chasser dans les forêts, à tendre des filets. Quoique je n’eusse jamais ambitionné les éloges qu’on donne à la beauté, quoique la réputation de mon courage me suffit, on vantait cependant mes appas; mais mon innocence me faisait rougir de ces avantages, dont les Nymphes tirent vanité, et le don de plaire passait pour un crime à mes yeux.

[585] Un jour, je m’en souviens, je revenais de la forêt de Stymphale, accablée du poids des chaleurs, que rendaient plus pesant les travaux pénibles de la chasse; je trouve un ruisseau dont l’onde, qui paraît immobile, erre lentement sans murmure, et permettait à l’œil de compter les cailloux que couvre son limpide cristal. Son cours est presque insensible; et de vieux saules, de hauts peupliers, qu’entretient sa fraîcheur, l’abritent de leur ombre. Je m’approche de ses bords. Je mets un pied dans l’onde; j’y descends ensuite jusqu’aux genoux. Je détache enfin mes vêtements légers; je les suspends sur un saule courbé, et je me plonge dans les flots. Mais tandis que de mes mains je frappe l’onde, et l’agite, et la divise dans mes jeux, je ne sais quel murmure semble sortir du fond des eaux : je frémis, et, dans mon effroi, je m’élance sur le bord le plus prochain.

“Où fuyez-vous, Aréthuse ? s’écrie Alphée, d’une voix sourde, du sein des flots : où fuyez-vous” ? répéta-t-il encore. Je m’échappe nue et craintive. J’avais laissé mes vêtements sur la rive opposée. Alphée me poursuit et s’enflamme; et l’état où il me voit semble lui promettre un triomphe facile.

[604] Cependant je hâte ma fuite; il précipite ses pas. Ainsi, d’une aile tremblante, la timide colombe fuit devant le vautour; ainsi le vautour effraie et poursuit la timide colombe. Je cours jusqu’aux murs d’Orchomène, au-delà de Psophis. Je traverse le mont Cyllène, le Ménale, le froid Érymanthe, et j’arrive dans l’Élide. Alphée dans sa course n’était pas plus rapide que moi; mais nos forces étaient trop inégales. Je ne pouvais soutenir longtemps mes efforts; il pouvait encore continuer les siens. Cependant je courais à travers les campagnes. J’avais franchi des montagnes ombragées de forêts, des ravins, des rochers, et des lieux qui n’offraient aucun chemin.

Le soleil était derrière moi. Bientôt j’aperçois une ombre qui s’allonge et devance mes pas. J’aurais pu la croire une illusion née de mon effroi. Mais j’entendais sur l’arène ses pas retentissants. Déjà son haleine brûlante et pressée agitait mes cheveux. J’allais succomber à ma lassitude : “O toi, Diane, m’écriai-je, entends mes vœux ! protège une de tes nymphes, s’il est vrai que souvent tu me donnas à porter ton arc et ton carquois !”

[621] La déesse entend ma prière, saisit une nue épaisse, et la jette autour de moi. Alphée me cherche en vain. Il ne me voit plus; il ignore où je suis. Deux fois il fait le tour du nuage qui me dérobe à ses regards. Deux fois il s’écrie : “Aréthuse ! ô Aréthuse ! où êtes-vous ?” Quel fut alors mon effroi ! Telle est la brebis lorsqu’elle entend le loup frémir autour de son étable : tel le lièvre timide qui, caché dans un buisson, voit la meute ennemie, et n’ose faire aucun mouvement.

Cependant Alphée persiste. Il n’aperçoit au-delà de la nue, au-delà de ce lieu, aucune trace de mes pas. Il ne s’éloigne ni de ce lieu, ni de la nue. Tout à coup une froide sueur se répand sur mes membres affaissés. L’onde coule de tout mon corps, elle naît partout sous mes pas. Mes cheveux se fondent en rosée, et je suis changée en fontaine, en moins de temps que je n’en mets à vous le raconter. Mais Alphée m’a bientôt reconnue dans cette onde qu’il aime encore. Il dépouille les traits mortels dont il s’était revêtu. Il redevient fleuve, et veut mêler ses flots avec les miens. Diane ouvre la terre. Je poursuis secrètement mon cours dans ses antres obscurs, roulant vers l’Ortygie qui m’est chère, puisqu’elle porte le nom de la déesse qui vint à mon secours; et c’est dans cette île que je reparais au jour pour la première fois.

Imaginer, inventer, créer.

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